SAGESSE · C03
Le Jugement
- Sagesse
- Épique
- Épictète
« Ce ne sont pas les choses qui nous troublent, mais nos jugements sur elles. »
À propos de la formulation. Traduction française d’une pensée du Manuel d’Épictète (chapitre 5), dans une formulation distincte de celle de Jean-Marie Guyau. Le nom de son traducteur n’est pas établi.
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01Ce que dit la pensée
Deux personnes reçoivent la même remarque et n’y entendent pas la même chose. L’une y voit une aide, l’autre un signe de mépris. Entre les mots prononcés et le trouble ressenti s’est glissée une interprétation.
« Ce ne sont pas les choses qui nous troublent, mais nos jugements sur elles. » Épictète attire l’attention sur cette opération souvent invisible : nous attribuons une signification à ce qui arrive, puis nous réagissons à cette signification comme si elle appartenait au fait lui-même.
La proposition est radicale. Elle appartient à une discipline stoïcienne du jugement. Pour en faire un usage quotidien mesuré, on peut commencer par distinguer ce qui a été observé de ce que l’on en a conclu, sans exiger de soi une maîtrise immédiate de toute émotion.
02Analyse : entre l’événement et son sens
Reconnaître la phrase que l’on ajoute
Un message reste sans réponse. Le fait observable est limité : aucune réponse n’est arrivée. « On m’ignore volontairement » ajoute une intention dont nous n’avons pas encore la preuve. Cette phrase intérieure peut produire de la colère avant même que nous ayons appris ce qui s’est passé.
L’examen ne consiste pas à remplacer toute interprétation désagréable par une explication rassurante. Il consiste à ne pas confondre une hypothèse avec un constat. Peut-être y a-t-il du mépris ; peut-être y a-t-il un oubli. Il faut des éléments pour trancher.
Retrouver une marge de réponse
Lorsque le jugement devient visible, plusieurs conduites redeviennent possibles : demander une précision, attendre, répondre sur le fond ou poser une limite. Le trouble peut persister. Pourtant, il n’impose plus aussi directement le geste suivant.
Une exigence à ne pas retourner contre autrui
Dire à une personne éprouvée que tout dépend de son jugement peut devenir une manière de refuser d’entendre ce qu’elle subit. La lecture proposée ici reste un travail sur ses propres interprétations. Elle ne permet ni de nier un dommage réel ni d’exonérer celui qui l’a causé.
L’intérêt pratique de la pensée se mesure à la précision qu’elle apporte : ai-je des raisons de conclure cela ? Quelle part de ma réaction vient d’une attente déçue ? Que puis-je faire du fait, une fois retirée l’histoire que je lui ai ajoutée ?
03Contexte historique et philosophique
Le chapitre 5 du Manuel oppose les événements aux opinions portées sur eux. Il prend la mort comme exemple et se réfère à Socrate. La citation de la carte correspond à l’ouverture de ce raisonnement, sans en reproduire la totalité.
Le texte grec emploie dogmata, qui peut désigner ici des opinions ou des jugements. « Jugements » souligne notre évaluation des choses ; « opinions », retenu par Guyau dans sa traduction de 1875, met davantage en avant ce que nous croyons à leur sujet.
Le Manuel est un abrégé de l’enseignement d’Épictète transmis par Arrien. Il ne faut donc pas imaginer cette phrase comme une note autographe isolée. Le cadre est celui d’un exercice philosophique sur les évaluations qui orientent la conduite.
04L’auteur : Épictète
Épictète (s’ouvre dans un nouvel onglet) est un maître de philosophie dont les textes transmis interrogent la liberté de l’agent au milieu de circonstances qu’il ne choisit pas. L’enseignement conservé ne demande pas seulement de connaître une idée : il invite à l’exercer au moment où un événement menace d’emporter notre assentiment.
05Un exemple concret
Situation fictive proposée pour éclairer la pensée.
Nora envoie une nouvelle à un atelier. Une lectrice répond : « Je ne comprends pas la fin. » Nora entend aussitôt : « Mon texte est mauvais, je n’ai rien à faire ici. » Elle s’apprête à quitter le groupe.
Elle reprend les mots reçus. La lectrice n’a parlé ni de sa valeur ni de son avenir d’autrice ; elle a signalé une difficulté de lecture. Nora demande à quel moment elle a perdu le fil. Il apparaît qu’un changement de narrateur n’est pas assez clair.
La déception n’a pas disparu par enchantement. En séparant la remarque de la condamnation qu’elle avait imaginée, Nora a retrouvé une question de travail. Elle peut réviser le passage, expliquer son choix ou recueillir un autre avis.
06L’enseignement à retenir
Avant de répondre à une interprétation, revenez au fait qui l’a déclenchée.
- Relever les mots ou les événements réellement observés.
- Nommer l’hypothèse que l’on y a ajoutée.
- Chercher ce qui pourrait confirmer ou infirmer cette hypothèse.
- Choisir une réponse proportionnée, sans nier le dommage s’il est établi.
07Source et références
- Citation de la carte
- « Ce ne sont pas les choses qui nous troublent, mais nos jugements sur elles. » — Épictète.
- Texte grec et référence
- Dickinson College Commentaries, édition Albert Watanabe (s’ouvre dans un nouvel onglet) : Encheiridion, chapitre 5, texte grec et notes.
- Traduction française
- Jean-Marie Guyau, Manuel d’Épictète, Delagrave, 1875 (s’ouvre dans un nouvel onglet) : chapitre V ; variante avec « opinions sur les choses ».
- Transmission et philosophie
- Margaret Graver, « Epictetus », Stanford Encyclopedia of Philosophy (s’ouvre dans un nouvel onglet).
- Lecture proposée
- Analyse et exemple fictif rédigés par Agora des Mots.
08Questions fréquentes sur cette pensée
Quel passage d’Épictète est cité dans Le Jugement ?
L’ouverture du chapitre 5 du Manuel. Le texte grec distingue les choses des opinions ou jugements que nous portons sur elles ; la carte en propose une formulation française.
Quelle différence y a-t-il entre un fait et un jugement ?
Un fait décrit ce qui a été constaté. Un jugement lui attribue une valeur ou un sens. « Je n’ai pas reçu de réponse » décrit une observation ; « on me méprise » interprète cette absence.
La citation signifie-t-elle que la souffrance est une faute ?
La fiche ne l’emploie pas pour juger la souffrance d’autrui. Elle propose un examen de ses propres interprétations, qui peut aider à répondre sans supprimer pour autant les causes réelles d’un dommage.





